Reflets

«Il savait une place au bord du fleuve, où l’eau n’était pas profonde et coulait dans un lit plein de débris et de détritus ; des maisons du faubourg des pêcheurs on jetait là toutes sortes d’ordures dans le fleuve. Il y alla et s’assit sur le parapet en regardant l’eau. Il avait du goût pour l’eau, elle l’attirait sans cesse. Et quand de là on fixait, à travers les ondes s’écoulant comme des fils de cristal, le fond sombre et indistinct, on apercevait ça et là des choses qui brillaient d’un éclat d’or éteint et dont les reflets vous attiraient ; des objets indistincts, peut-être un vieux morceau d’assiette, ou bien une faucille tordue qu’on avait jetée là, ou bien une pierre lisse et luisante, une tuile vernie ; parfois aussi ce pouvait être un poisson de vase, une grasse lotte, un gardon qui se retournait dans le fond et recevait un instant un rayon de lumière sur les claires nageoires de son ventre ou sur ses écailles – jamais on ne pouvait savoir au juste ce que c’était , mais toujours c’était d’une beauté magique et séduisante, ce rapide éclair, cette lumière tamisée par les eaux, reflétée un instant par l’or englouti dans les profondeurs humides et ténébreuses. Tous les vrais mystères, lui semblait-il, toutes les vraies et authentiques images de l’âme étaient comme ce petit mystère des eaux sans contour distinct, sans forme, on ne les percevait que vaguement comme de belles possibilités lointaines, derrière un voile, ils avaient toutes sortes de significations. (…) C’était de cette même matière irréelle et magique qu’étaient tissés la nuit nos rêves : un rien où se trouvaient encloses toutes les images du monde, une onde dans le cristal de laquelle toutes les formes des hommes, des bêtes, des anges et des démons demeuraient sous l’aspect de possibles qui jamais ne sommeillaient ».
Herman Hesse, Narcisse et Goldmund (chapitre XII)